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ENTREZ LIBRES

Publié le par BMC
Publié dans : #B.M.C.

La peinture américaine des années soixante
 
Comment j’ai découvert l’art moderne américain
 
Décembre 1959. Je me rends à la Galerie Daniel Cordier (Daniel Cordier est l’ancien secrétaire de Jean Moulin ; un jour, je vous conterai son histoire). La veille a eu lieu le vernissage de l’Exposition Internationale du Surréalisme ; Jean Benoit a rendu le grand cérémonial à Sade et s’est brûlé au fer rouge SADE sur la poitrine, Matta qui était un peu en froid avec les surréalistes a cru bon de faire de même (sans doute pour “raviver son image”).
Je visite la première salle d’exposition. Maintenant par une porte étroite en forme de mandorle et après avoir écarté un rideau de perle, je pénètre dans la seconde pièce. Elle est entièrement tapissée de noir, je me retrouve face à la table des agapes. Un mannequin a remplacé la dame qui encore hier était allongée sur cette table au milieu des victuailles. Tout ça pour vous dire que parmi les tableaux surréalistes que j’ai presque tous oubliés (sauf celui de Mimi Parent, peut-être à cause de son titre : “J’habite au choc”),  se trouvaient deux tableaux qui tous les deux allaient devenir très célèbres et qui n’avaient rien à faire dans une exposition surréaliste : une cible de Johns (probablement la première) et le non moins célèbre lit de Rauschenberg (qui par la suite sera acheté par Léo Castelli ). Il est vrai qu’à cette époque, on ne savait pas trop à quelle école rattacher ce genre de peintures. Certains en désespoir de cause parleront de “néo-dada”, cette appellation disparaîtra fort heureusement très vite.
 
À un moment où la peinture américaine (l’école de New York) était pratiquement inconnue en Europe, ce fut pour moi et probablement pour beaucoup de ceux qui ont vu cette exposition une révélation.
 
Peut-être le savez-vous, dans le langage de la vénerie, pour dire que l’on a vu passer un cerf, on dit au présent “je le vois” même très longtemps après, ça fait partie des images qui restent imprimées dans notre mémoire. Certes, moi je peux le dire de ces deux tableaux, je les vois, je pourrais même, aujourd’hui encore vous dire l’endroit exact où ils étaient exposés.
 
Parmi les peintres américains, il fallait bien en choisir un pour commencer cette série. Le choix ne fut pas très difficile pour moi.J’ai choisi celui que je préfère, c’est-à-dire Robert Rauschenberg.

Robert Rauschenberg, brocanteur et bricoleur de génie.
 
Après des études de pharmacie, Robert Rauschenberg s’engage dans la marine jusqu'à la fin de la seconde guerre mondiale. Ensuite il s’inscrit au Kansas City Art Institut où il suit des cours dans différents domaines : histoire de l’art, anatomie, musique, composition, sculpture. Une chose est certaine, il a déjà choisi sa voie. Elle sera dans le domaine de l’art.
 
En 1949, il entre au Black Montain College, son professeur n’est autre que Joseph Albers, j’ai déjà eu l’occasion de vous dire tout le bien que je pensais de ce peintre, mais il ne faut pas oublier qu’il fut aussi un excellent professeur dans la lignée de Paul Klee. Voici ce qu’en dit Rauschenberg : “ [Il] fut le plus grand professeur que j'aie jamais eu [...]. Ce qu'il enseignait portait sur l'ensemble du monde visuel. Il ne vous apprenait pas à "faire" de l'art. Il s'intéressait à votre manière de regarder”.
 
En 1948 on le retrouve à Paris qui à cette époque-là est encore la capitale des arts.

Rauschenberg cherche encore son style, il peindra une série intitulée « white painting ». Ce sont des monochromes entièrement blancs destinés par leur blancheur immaculée à refléter le monde extérieur. On trouve déjà le lien qu’il souhaite établir entre l’objet et la peinture (plus tard des miroirs seront intégrés au tableau).
En hommage à cette peinture John Cage écrira en 1952 la “pièce silencieuse 4’33” .


En 1951 retour à New York et première exposition. C’est un bide complet. À New York, il va rencontrer un marchand d’art qui n’est pas encore très connu : Léo Castelli, mais aussi celui qui deviendra un de ses plus fidèles amis le compositeur John Cage (j’espère que vous connaissez, sinon c’est dommage). Il se lie d’amitié avec Johns ; longtemps ils auront des ateliers mitoyens.

En 1952 il voyage en Europe et en Afrique du nord en compagnie de Cy Twombly. À la même époque, il commence à faire des collages.
 
 
Toujours en 1952 il entreprend d’effacer à la gomme un dessin de Willem de Kooning, qui à ce moment-là  est reconnu comme une des figures emblématiques de l’expressionnisme abstrait aux États-Unis. C’est évidemment un scandale.
 
J’ai parlé  plus haut de brocante et de bricolage, et c’est bien de ça qu’il s’agit. À partir de ce moment, il va “bricoler” ce qu’il appellera “des combines”. Il va pratiquer le collage mais aussi le transfert d’images à l’aide de solvants, jusqu’au moment où l’objet lui-même viendra se coller sur la toile.
 
Certains éléments seront aussi reproduits par sérigraphie. Rauschenberg souhaite intégrer les objets usuels les plus courants et les plus hétéroclites au sein même de sa peinture, pneus, chaise, animaux empaillés, les miroirs ont aussi une place importante. Par la suite certaines de ses œuvres seront en partie sérigraphiées sur des fonds métalliques réfléchissants. Tout ce bric-à-brac est un savant mélange entre peinture et sculpture. C’est une préfiguration du Pop Art.
 
Voici ce qu’il dira lors d’un entretien avec André Parinaud :“Je n'ai aucun but. Les peintres emploient des couleurs qui, elles aussi, sont fabriquées. Je désire intégrer à ma toile n'importe quels objets de la vie.  [ ... ] L'erreur c'est d'isoler la peinture, c'est de la classifier. J'ai employé des matériaux autres que la peinture, afin qu'on puisse voir les choses d'une manière neuve, fraîche."
 
La plus célèbre de ses combines est sans doute “Monogramm”, celle où figure une chèvre angora et un pneu. Il s’agit très probablement d’une réminiscence de son enfance, l’usine de pneus toute proche et  sa chèvre “Bily” que son père avait tuée.  C’est aussi son père qui plus tard sera scandalisé de savoir que des « merdes pareilles peuvent se vendre » (charmant son papa !).
 

Comme beaucoup d’artistes de génie c’est un touche-à-tout. En 1966 il fonde un groupe destiné à faciliter les échanges entre artistes et ingénieurs, à cette occasion, il est invité à assister au décollage d’Apollo 11.
Il voyage beaucoup, se rend plusieurs fois au Japon pour y étudier la céramique.
 
 
Pour développer la communication entre différentes cultures. Il crée le projet ROCI (Rauschenberg Oversas Culture Interchange), projet qu’il financera en grande partie lui-même.

Il prendra officiellement position contre la guerre du Vietnam.
 
Rauschenberg est un artiste complet qui ne peut pas se contenter d’un art limité seulement à la peinture. Avec ses amis John Cage et Merce Cunningham, il participe à l’élaboration de spectacles, de théâtre et de danse.
Il collabore avec des écrivains célèbres William Burroughs, Alain Robbe-grillet à qui nous rendons aujourd’hui un hommage tout particulier.


Rauschenberg qui a un certain goût du spectacle a réalisé en 1961 une série (3) de ce qu’il appelle des “Time Painting”. Voici comment cela se passe : une toile est installée sur une scène, le dos de la toile face au public, de l’autre côté le peintre  muni d’un micro afin qu’on “entende” son travail crée son œuvre, après un certain temps un réveil déclenche une sonnerie. Le travail est fini l’artiste emporte son tableau. Le public n’aura fait qu’apercevoir le peintre et jamais le tableau.
 
 
Robert Rauschenberg est sans doute un des plus grands peintres vivant, il est le digne héritier de Marcel Duchamp. Il a aujourd’hui 82 ans.
 
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