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ENTREZ LIBRES

Publié le par BMC
Publié dans : #B.M.C.

 

 
 
 «Je suis né à Ostende, un vendredi 13 avril 1860, le jour de Vénus. Eh bien! chers amis, Vénus, dès l'aube de ma naissance, vint à moi souriante et nous nous regardâmes longuement dans les yeux. Ah! les beaux yeux pers et verts, les longs cheveux couleur de sable. Vénus était blonde et belle, toute barbouillée d'écume, elle fleurait bon la mer salée. Bien vite je la peignis, car elle mordait mes pinceaux, bouffait mes couleurs, convoitait mes coquilles peintes, elle courait sur mes nacres, s'oubliait dans mes conques, salivait sur mes brosses...»
 
Ainsi s’exprimait le vieux maître lors d’une réception organisée en son honneur vers la fin de sa vie.
 
James Ensor était un être complexe. On dira de lui qu’il fut un peintre d’avant-garde, tour à tour, impressionniste, symboliste, parfois surréaliste, d’autres fois fauve et même abstrait  avant l’heure, anarchiste sans doute. Bref un homme libre.
 
Mais ce qui restera de lui c’est la modernité de sa pensée et sa manière expressionniste de s’exprimer, bien qu’à cette époque, ce mot-là n’eût pas encore cours. Il peut être considéré comme un des principaux précurseurs de cette école et un pionnier de l’Art Moderne.
Ensor est issu d’une famille de petits-bourgeois de la ville d’Ostende. Son père, anglais, est ingénieur ; il va très vite sombrer dans l’alcoolisme. Sa mère, flamande, tient une boutique de souvenirs dans laquelle on trouve des coquillages, des masques de carnaval, des animaux empaillés, des chinoiseries et autres colifichets. C’est dans cet univers surréaliste que le petit James va grandir.
 
À dix-sept ans, déjà titillé par le démon de la peinture, il s’inscrit à l’Académie des Beaux-Arts de Bruxelles. À Bruxelles, il va fréquenter les milieux anarchistes. Mais très vite il quittera l’Académie qui, bien entendu, n’est pas faite pour les jeunes sauvageons de son espèce.
 
De retour à Ostende, le jeune peintre est fasciné par la lumière, ses œuvres du moment font penser à Turner, ses intérieurs sont tout à fait comparables à ceux de Vuillard, même ambiance, même dissolution de la couleur dans la lumière.
 
De dix-huit jusqu'à quarante ans, James va vivre chez sa mère à Ostende. Dans le grenier, il installe un atelier de fortune dans lequel il réalisera la majorité de ses  œuvres les plus importantes, y compris “l’Entrée du Christ dans Bruxelles” qu’il ne parviendra jamais à voir en entier dans sa mansarde, faute de place.
À l’âge de vingt-huit ans, il va rencontrer celle qu’il surnomme sa sirène, Augusta Bogaerts. Il lui écrira 250 “missives platoniques”. La belle Augusta a probablement été sa maîtresse, difficile de le dire. De toutes façons le rapport de James avec les femmes semblait des plus bizarres. Voici ce qu’il écrivait à un de ses amis, dans l’espoir de le consoler  d’un chagrin d’amour. Toujours  à propos des femmes : “Sexe trompeur sans foi ni loi, sans honneur et sans cœur. Gouffre d’hypocrisie, foyer de mensonge et de dissimulation, bourbier de malice”. Est-il besoin d’aller plus loin ?
Très vite James Ensor quittera le domaine de l’apparence pour ne plus s’attacher qu’à la représentation de l’esprit, la peinture n’est plus seulement destinée à transmettre une émotion visuelle issue de la réalité comme le feront les impressionnistes, elle est destinée à faire passer un message, mettre le spectateur face à lui-même, l’obliger à se remettre constamment en question.
                
Petit à petit, la révolte commence à poindre, son travail devient de plus en plus caricatural, les rouges et les contrastes s’y côtoient, la rage transcende l’œuvre. Durant cette période, il écrira : Mes concitoyens, d'éminence molluqueuse, m'accablent. On m'injurie, on m'insulte : je suis fou, je suis sot, je suis méchant, je suis mauvais...”
 
L’homme révolté qui l’habitait depuis toujours peut enfin s’exprimer. Comme son maître Jérôme Bosch, il va recréer le monde à sa façon. James Ensor nous apprend à voir les choses telles qu’elles sont, à la fois fascinantes et monstrueuses. Derrière les masques se cachent les visages de nos contemporains. Derrière chaque objet, un danger que nous n’aurions jamais découvert sans la sensibilité de l’artiste.
 
Face à un de ses tableaux nous sommes inquiets. Nous avons presque peur, mais la fascination nous retient, difficile de le quitter des yeux. Des heures plus tard l’œuvre est encore là, inutile de la fuir.  Et après tout n’est-ce pas là le rôle d’une peinture que d’accaparer notre esprit jusqu’à ce qu’il cède enfin. C’est probablement au moment du lâcher-prise que l’œuvre se révélera totalement à notre conscience.
 
Ensor est un petit malin, il va essayer de nous faire croire que ses tableaux sont avant tout humoristiques, insolents, grotesques. Certes il ne manque pas d’humour, mais il s’agit probablement là d’un leurre destiné à ceux qui passeront rapidement devant. Tant pis pour eux. Vous connaissez probablement ce proverbe indien “ Un doigt pointe vers la lune, tant pis pour celui qui regarde le doigt”. Après tout vous avez le droit de ne pas regarder la peinture, puisqu’on ne vous a peut-être jamais, ni appris, ni encouragé à le faire, pas plus vos parents, qu’à l’école. Ce serait tout de même dommage si vous ne regardiez que le doigt, même s’il est très beau, ce dont je ne doute pas. Face à un tableau dites-vous toujours ceci :“Attention un tableau peut en cacher un autre”.
Dans les peintures d’Ensor, la foule est omniprésente, même au pied des cathédrales, même lorsqu’elle acclame  Jésus à son entrée dans Bruxelles. Elle est menaçante, c’est une foule révolutionnaire . Pris à part ses personnages sont monstrueux. Il se peindra lui-même au cœur de la foule, lui qui était un grand solitaire.
Apparaît également dans sa peinture le côté ripaille, fêtes belges. Vous ne connaissez peut-être pas ce mot, en Belgique, on appelle ça une “fancy-fair”, ces fêtes où la bière coule à flot, où le seul plaisir consiste à se “pinter”, où finalement tout le monde finit par ressembler aux personnages de la foule de James Ensor (ce n’est malheureusement pas une spécialité réservée aux seuls Belges).
 
En 1883, Octave Maus fonde un groupe d’avant-garde  dénommé “Les XX”, Ensor fait partie des fondateurs. La même année, il peint son autoportrait auquel, plus tard, il ajoutera le chapeau à plumes.
Très vite le groupe envisage de se séparer du “trublion James”. Ils n’auront pas à le faire “les XX” sont dissous, le groupe n’aura existé que durant quatre ans.
 
Il faudra attendre les années 1900 pour que James Ensor, vieux, usé et fatigué (?) commence enfin à être reconnu. Il reçoit la nationalité belge. Le roi lui rend visite, il est anobli (fait baron), abondamment décoré, enfin la reconnaissance qu’il n’attendait plus depuis longtemps !

Que pensez-vous qu’il advint ?
 
À partir de maintenant James Ensor, celui qui avait reçu officiellement le titre de Prince des peintres abandonne la peinture et se consacre à la musique…
 
James Ensor composera un opéra-ballet dont il écrira la musique et  fera les décors.

À la fin de sa vie, il héritera de la maison d’un de ses oncles qui tenait une boutique concurrente à celle de sa mère, dans la même rue. La boutique sera par la suite transformée en musée Ensor.


Le 19 novembre 1949 il va enfin retrouver son amie la Camarde.
Il sera enterré à Mariakerke non loin d’Ostende. Plus tard Louise Bourgeois agrémentera sa tombe d’une araignée géante, ce qui n’aurait certainement pas déplu à l’illustre farceur.


 
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