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ENTREZ LIBRES

Publié le par BMC
Publié dans : #B.M.C.

 

 
   
 
Le Bordel Philosophique
 
Juillet 1907, Picasso qui est dans sa vingt-sixième année achève sa célèbre peinture : “Les Demoiselles d’Avignon”.
 
Pour pouvoir apprécier l’œuvre à sa juste valeur, il est bon de se replonger dans l’ambiance de cette année-là.

Les chansons populaires sont souvent un bon critère pour juger d’une époque.
En 1907 on chante “Ma Tonkinoise” (Ma tonkiki, ma tonkiki etc.), “Les mains de femmes (Les mains des p’tites femmm’s sont admirables- Et tout semblables- A des oiseaux- Ell’s agitent leurs doigts mignons et frêles- Comme des ailes- etc…)
Et aussi cette inoubliable chanson de la grande vedette  qui nous a quitté récemment, Dranem : Le trou de mon quai”.
 
  Armand Ménard dit Dranem
 
Afin de parfaire vos connaissances dans ce domaine et pour le cas où vous douteriez de sa haute portée philosophique en voici quelques extraits :

De ma fenêtre tout en fumant des pipes,
Je regarde les équipes
Dont les hommes sont occupés
À faire un trou dans mon quai.
…………

Y a un quai dans ma rue
Y a un trou dans mon quai
Vous pourrez donc contempler
Le quai de ma rue et le trou de mon quai.

 
Si vous voulez l’intégrale y’ a qu’à demander.

-    Le cycliste français Lucien Petit-Breton remporte le tour de France.

 
- Emile Moselly (?) reçoit le prix Goncourt pour son “fameux ouvrage”     Terres Lorraines”  (édition Plon).


Comme vous pouvez le constater 1907 est une année extrêmement riche en événements intellectuels…

Et dire qu’il y aura toujours quelques vieux schnoks pour dire : C’était mieux avant”.

- Et pour vous mettre définitivement dans l’ambiance, voici le genre d’automobiles sorties cette année-là.

   
Serpollet 1907
C’est souvent le propre du peintre et à plus forte raison celle du génie que d’être en avance sur son temps.

Imaginez Dranem chantant “Le trou de mon quai” devant la toile de
Picasso . C’est  ce genre de décalage qui peut nous donner une idée du génie de l’espagnol (Picasso n’aurait pas du tout aimé, on peut comprendre).

Pour vous parler de Picasso, je pourrais faire du misérabilisme à la Zola, décrire le bateau-lavoir en 1907, le poêle à charbon qui ne chauffe pas, la paillasse crevée, la nourriture qui manque, etc.
Dans ce domaine, tout a été dit, et redit, probablement avec quelques exagérations. Picasso, que je sache a toujours eu de l’argent pour acheter de la peinture. Ce qui n’a pas été le cas pour d’autres peintres. Dont acte.
 
Depuis 1936, Picasso songe à ce grand tableau, il pense d’abord l’appeler : “Le Bordel d’Avignon” en souvenir de la rue d’Avignon à Barcelone où se trouvait le fameux bordel. Par la suite il le nommera “Le Bordel Philosophique”, ce n’est qu’en 1916 que le poète André Salmon baptisera  définitivement la toile “Les Demoiselles d’Avignon“

Avant son exécution (j’aime pas ce mot-là), Picasso va réaliser dans ses carnets d’études près de 700 dessins, c’est dire à quel point son œuvre avait pour lui de l’importance. Comme il a toujours été un visionnaire, il comprend à quel point ses demoiselles vont être comme une charnière qui permettra de tourner une des pages les plus importantes de l’art moderne.


À partir de maintenant, il y aura la peinture d’avant “Les Demoiselles” et celle d’après.

Le format : il est presque carré, format rarement utilisé par les peintres, qui préfèrent généralement utiliser des proportions en rapport avec le nombre d’or (1,618). Picasso l’a-t-il voulu ainsi, ou est-ce le hasard qui en aurait décidé autrement. Personnellement j’imagine assez mal Picasso se faisant fabriquer un châssis de 243,9 cm.sur 233,7 cm.

Pour la composition de son tableau Picasso s’inspire du “Jugement de Paris” de Raphaël.
 
Il envisage d’abord sept personnages dont deux hommes, deux “clients”, un carabin tenant un crâne et un “intellectuel” tenant un livre. Comme dans ce genre d’endroit, il est préférable de rester discret, nos deux visiteurs disparaîtront. Très vite. Ils seront remplacés : “Mesdemoiselles au salon !”, et voilà nos cinq demoiselles installées pour les siècles à venir. Sans doute difficile pour elles d’imaginer qu’elles se retrouveront quelques années plus tard dans une salle du célèbre MOMA ( Museum Of Modern Art de New York) et que des milliers de visiteurs viendront les voir.

Mais n’anticipons pas.
 
Les scènes de bordel avaient jusque-là été représentées de façon plus hypocrite.“Le Bain Turc” d’Ingres était la représentation d’un harem.
 
 
 Ingres – Le Bain Turc
 
Delacroix, de façon plus sournoise, ce qui n’était pourtant pas son genre avait peint “Les Femmes d’Alger dans leur appartement”, tableau qui sera d’ailleurs repris par Picasso.


 
Delacroix – Femmes d’Alger dans leur appartement
 
Lorsqu’il peint sa toile Picasso n’a qu’un but, trouver une nouvelle figuration, rompre avec le passé, toujours se remettre en question. Telle pourrait être sa devise.

En juin 1907, “les Demoiselles” sont déjà bien avancées. Picasso visite l’expo d’art africain. Il est très marqué par cette découverte qui va se répercuter sur son travail. Les deux “demoiselles” à droite du tableau semblent porter des masques, ce n’est certes pas du à un quelconque hasard.
 
Dans cette œuvre, ce n’est pas le sujet qui choque, car enfin, si je ne vous avais pas dit qu’il s’agissait d’une maison close, vous auriez pu imaginer n’importe quoi. Non ce qui choque c’est la façon dont sont traités les personnages ; ces figures semblent taillées à la hache, pour ne pas dire à la tronçonneuse (elle n’a pas encore été inventée). Si le peintre s’est remis en question, maintenant c’est le spectateur qui s’y colle. Avec l’Art Moderne, le rapport entre l’œuvre et le spectateur est remis constamment en question.
 
Certains critiques prétendront que l’artiste aurait voulu exorciser à l’aide de ces visages déformés sa peur des maladies vénériennes, malheureusement très courantes en ce temps-là. Personnellement, j’ai beaucoup de mal à le croire, sa recherche, si elle n’est pas encore à proprement parler cubiste, n’est certainement pas expressionniste.
 
Et maintenant parlons un peu des réactions de ceux qui vont  êtres confrontés à l’œuvre.
 
Georges Braque disait : “C’est comme si tu voulais nous donner à boire du pétrole pour cracher du feu”.
Apollinaire, qui soit dit en passant était un très mauvais critique d’art (ce qui cependant lui permettait de gagner sa vie), et heureusement un très grand poète, rejeta le tableau, pour ensuite revenir sur son jugement. Il faut dire qu’en 1907 être confronté à une telle œuvre devait certainement provoquer un choc. Certains iront jusqu’à parler de terrorisme pictural.

Kahnweiler toujours aussi perspicace comprend tout de suite qu’il s’agit là d’une œuvre majeure. Derain qui avait vu le tableau avant lui, lui aurait dit :Un jour, nous apprendrons que Picasso s’est pendu derrière sa grande toile”.
 
Quitte à radoter. Je ne résiste pas à l’envie de vous rappeler la célèbre phrase du Douanier Rousseau S’adressant  à Picasso  :“Finalement nous sommes les deux plus grands peintres, toi dans le genre égyptien et moi dans le genre moderne”.
Picasso tenait beaucoup à ce tableau. Il l’aura jalousement gardé dans ses ateliers pendant neuf ans avant de consentir à l’exposer en 1916.

Le collectionneur Jacques Doucet sur les conseils d’André Breton acheta la toile en 1923. À sa mort le tableau transitant par une galerie new yorkaise se retrouvera à son lieu de destination le MOMA.
En 1924, André Breton appelait le moment où :“ on les promènerait, comme autrefois la Vierge de Cimabue à travers les rues de la capitale”.

Trente ans après “Les Demoiselles d’Avignon”, Picasso a cinquante-six ans, il peint un autre chef-d’œuvre : “Guernica”, mais c’est une autre histoire.
 

 
 
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