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ENTREZ LIBRES

Publié le par Calaube
Publié dans : #Guest Stars
 
(Par Calaube)


 
Les petites filles se pavanaient devant la glace. Elles tournaient, viraient, et leur robe à volants s’envolaient au gré de leurs voltes. Leurs cheveux enrubannés léchaient leurs joues roses de bonheur. Bientôt elles pourraient montrer à tous et toutes leur beauté juvénile. Pour le moment elles riaient, et leurs bras potelés frôlaient leurs jupons aériens. La fête était proche ! La musique par moments se glissait dans la pièce et les fillettes aussitôt valsaient de plus belle.

Dehors, les adultes finissaient d’installer les nappes immaculées. Les parasols parsemaient le jardin comme des confettis dispersés ça et là. Des rires fusaient. La grande fête approchait, l’ambiance s’échauffait. On sentait la fébrilité dans l’imminence des festivités.

Dans sa chambre, Clara se préparait, son visage irradiait de bonheur. Bientôt, elle serait la reine de la fête. Sa robe de soie semblait avoir été taillée sur elle tant elle était ajustée. Dans ses cheveux noirs, des fleurs multicolores semblaient attendre d’être butinées tant elles étaient fraîches.

Elle était enfin prête. Elle s’assit précautionneusement pour ne rien déranger de sa tenue. Elle ferma les yeux. Son visage changea progressivement d’expression. Ses traits se tendirent, sa bouche se pinça légèrement. Elle craignait un peu de ne pas être à la hauteur du rôle qui lui incombait cette année. Pourtant, elle avait bien écouté les consignes, bien répété après son père tout ce qu’elle devait faire. Des centaines de fois, elle avait imaginé cette journée. Cela lui semblait à présent moins facile. Son cœur palpitait un peu fort et sa respiration était un peu haletante. Bien sûr les précédentes élues ne lui avaient rien raconté. A chaque fois l’expérience était neuve et rien ne filtrait de cette fabuleuse journée.

Ici, depuis quelques jours, elle regrettait de ne pouvoir serrer ses parents contre elle. Tout à l’heure, ils ne seraient pas là. D’ailleurs, elle ne connaîtrait sans doute personne. Cette fête ne ressemblerait sûrement pas à celles organisées par les gens de sa famille ou les amis. Son quartier n’était pas aussi beau. Les maisons moins grandes et les gens moins heureux.

Mais elle ne regrettait pas d’avoir eu la chance d’être là. Elles étaient nombreuses à postuler, à espérer d’entrer dans ce lieu magique afin d’y être fêtée.


Dans le quartier d’en bas, les habitants s’étaient enfermés dans leurs maisons. Ces jours là, personne n’osait sortir. Les femmes, les hommes se terraient. Personne ne voulait parler, personne ne voulait reconnaître la probable vérité. Chacun préférait le silence à une éventuelle confrontation qu’elle soit visuelle ou verbale. Ce malaise se poursuivait quelques jours, le temps de passer à autre chose. D’être obligée de reprendre le rythme routinier de la vie d’en bas.
 
La princesse du jour avançait dans la lumière, les fillettes hilares, la saupoudraient de minuscules fleurs multicolores qui faisaient écho à celles de sa coiffure. Les spectateurs se taisaient, ils portaient tous un masque d’oiseau. On entendait des bruissements d’ailes comme si des centaines de volatiles étaient contenus dans une volière trop petite. Les seuls sons humains étaient les rires des enfants mais qui progressivement devenaient étranges, au point de ressembler à des cris nerveux. Leur comportement semblait peu à peu devenir agressif, les fleurs étaient à présent jetées violemment sur l’innocente beauté qui devait de plus en plus se protéger sous la violence de leurs jets. La malheureuse roulait des yeux effarés, elle ne comprenait plus, cela ne ressemblait pas à ce qu’elle s’était imaginé, l’auditoire ne paraissait plus très amical et commençait à s’agiter tandis qu’un murmure sourd s’élevait dans l’air. On attendait quelque chose, un signal. La mise en route d’un processus inexorable qui paraissait imminent.

Le silence se fit. Plus rien ne bougeait. Même les bruissements d’ailes s’étaient tus. Les fillettes elles aussi étaient immobiles. La demoiselle délicieuse était figée dans une posture crispée. La fête, à peine commencée, était finie, elle le savait. Tout à coup des milliers de rapaces apparurent dans le ciel limpide. La nuée se dirigeait vers eux. En même temps les spectateurs formèrent un cercle autour des enfants et de la jeune fille. Telle une infernale spirale les oiseaux se laissèrent choir sur leurs proies.

La curée commença… des hurlements retentirent. Le jardin magnifique se transforma en arène de mise à mort. Seules au milieu du cercle, les sacrifiées se débattaient, essayant de repousser les attaques virulentes de leurs attaquants qui cherchaient de leurs serres ou de leur bec à se repaître d’un morceau de choix, leurs jolis yeux à présent terrorisés. Une fois arrivés à leurs fins, le combat perdit de sa brutalité. La plupart étaient à genoux les mains sur leur visage, comme dans une étrange prière. Des larmes de sang coulaient le long de leurs avant bras. Certaines, inconscientes, gisaient sur le sol. Les rapaces lissaient leurs plumes maculées de sang. Quelques instants plus tard, ils reprirent leur envol. Le ciel se voila sous leur nombre. Le cercle qui était resté immobile et silencieux se resserra progressivement autour des suppliciées agonisantes. Les masques tombèrent. La physionomie accueillante des habitants de ce palais avait disparu laissant place à des personnages faméliques. Leur beauté et leur jeunesse avaient disparu. Les vieillards squelettiques s’approchèrent à pas hésitants des corps à présent presque immobiles. Quelques unes, encore, essayaient de se débattre contre ces attaquants devenus à présents imaginaires, mais leur esprit était devenu fou, elles n’aspiraient qu’au repos. Et… seule la mort, à présent, pourrait les délivrer de cette indicible souffrance. Le cercle se refermait lentement, un murmure lancinant s’échappait du groupe. Puis doucement, comme au ralenti, les hommes et les femmes décharnés se baissèrent sur les corps maintenant immobiles des enfants et de Clara. Presque tendrement, de leurs doigts déformés, ils effleurèrent les corps. Puis, ils léchèrent avec avidité leurs mains couvertes de sang. Ce fut sans doute le goût métallique de ce sang frais qui déclencha la curée Et tels des charognards ils portèrent à leurs bouche les morceaux de chair qu’ils arrachaient de la dépouille qu’ils s’étaient choisie, certains s’étaient jetés au sol et plongeaient leur visages directement dans les entrailles des enfants. Seuls les bruits de mastication, de craquement d’os, de succion résonnait dans le silence pesant du jardin. Le festin se poursuivit longtemps. Et, c’est tard dans la nuit, repus et sanguinolents que les convives du macabre repas se retirèrent. Leurs silhouettes s’éloignèrent en silence vers leurs appartements.

La noirceur de la nuit prit possession du parc et dans un bruissement léger, d’innombrables oiseaux lilliputiens envahirent les lieux du carnage. En l’espace de quelques minutes la place fut nettoyée. Plus rien ne pouvait permettre d’imaginer les atrocités qui s’y étaient déroulées. Les arbres s’étaient redéployés, l’herbe et les fleurs avaient repris leur aspect printanier. Même l’eau de la rivière voisine semblait à nouveau reprendre vie et son gazouillis ne semblait ne s’être jamais tu.

La nuit se poursuivit sereine.

L’aube pointa. Le soleil caressa de ses rayons le domaine à présent tranquille.

La vie de ses habitants, jeunes et resplendissants, heureux, reprit son cours.


Le village d’en bas sortait lentement de sa torpeur. La vie aussi, ici, reprenait son cours. Mais ils savaient déjà, que c’’était un répit. Les familles des enfants disparus avaient préféré partir, La douleur de leur absence, trop aigüe, avait eu raison de leur réticence.


 

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