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ENTREZ LIBRES

Publié le par Complik Clé
Publié dans : #Guest Stars

 
Je m’appelle Merlin, je suis un chat roux qui porte bien son nom. J’ai un regard souvent étonné, je suis plutôt peureux
(enfin, je fais semblant d’être peureux, je suis magicien quand même) et j’aime bien faire le con parfois.

Mais quand même, faut pas croire, un chat ça réfléchit.

Là j’ai l’air de rien, posé sur un de mes fauteuils favoris, je viens de lire avec ma maîtresse Demian d’Hermann Hesse. J’ai l’air tranquille. Mais si vous saviez…

Si vous saviez combien la vie intellectuelle d’un chat est riche… Si vous saviez ce que je vois… c’est grâce à tout ce que j’ai vu que j’ai les yeux aussi écarquillés (certains médisants diront toujours que ça me donne un air stupide…), mais ça je vous le raconterai une autre fois.

Là j’ai un grave problème. Enfin, un grave problème pour un chat…

Je suis posé sur un de mes quatre fauteuils favoris. Le problème, c’est que le fauteuil d’en face m’appelle : il a l’air plus confortable. Je sais qu’il est plus confortable maintenant car il est vingt-deux heures. Et, tous les soirs, de vingt-deux heures vingt-trois heures trente, le coussin bariolé qui est dessus se réchauffe légèrement. Oui, il se réchauffe. Tout simplement parce que la muse de ma maîtresse vient y danser tous les soirs. Elle est d’une ponctualité exemplaire.

Et moi, je l’aime bien, sa muse. Ca me fait trop rire d’ailleurs : aux heures où la muse vient danser sur ce fauteuil, je sais que, dans l’autre pièce, ma maîtresse, hypnotisée par son écran d’ordinateur, attend que sa muse revienne. Pendant ce temps, la muse danse, elle s’évade, cherchant elle-même l’inspiration.

Et là il est bientôt vingt-deux heures. J’entends la musique en sourdine dans le bureau, les touches du clavier dansent de plus en plus rapidement. La muse s’apprête à quitter sa maîtresse. Sa maîtresse le sent, essaie désespérément d’accélérer le rythme avant que le néant n’arrive, pendant que Thom Yorke susurre. C’est la lutte contre le temps. C’est la lutte perdue d’avance.

Les touches hésitent, s’énervent, puis s’arrêtent. Ca y est. Elle arrive.

C’est là qu’arrive mon problème. Je suis bien au chaud installé sur mon coussin, mais j’ai envie d’aller sur l’autre, celui de la muse. D’un autre côté, j’ai mis trois heures à réchauffer le coussin sur lequel je suis, c’est dommage de l’abandonner maintenant qu’il est à point. Mais quand même, quand la muse danse, ce n’est pas la même chaleur. J’aime bien la regarder danser. On dirait un oiseau. Je n’ai jamais essayé de la chasser, de m’amuser avec elle : je ne m’y risquerais pas.

Bon, allez. Le spectacle vaut le déplacement quand même. Tant pis, je laisse mon coussin juste chauffé.

Je me suis donc posé sur l’autre fauteuil. Elle a débarqué en sautant de partout, luciole bleue dans l’ombre du salon. J’étais aux premières loges. Elle fuse vers moi, grimpe sur le coussin, et effectue un véritable feu d’artifice. Ca réchauffe. Je suis ses mouvements incessants, son aura passe par toutes les couleurs.
Pendant une heure et demi, je ronronne, les yeux plissés, enivré par son spectacle. J’essaie de la retenir en ronronnant plus fort, mais c’est peine perdue : après avoir dansé, il faut qu’elle retourne au travail. C’est à ce moment là que je suis le plus jaloux de ma maîtresse. J’ai envie de retenir la muse, j’ai envie qu’elle reste. Mais les muses ne restent jamais. Alors je la laisse retourner à son destin, encore une fois.

Je suis sur le coussin chaud. J’entends ma maîtresse pousser un soupir de soulagement, puis le cliquetis des touches qui se remettent à danser.


 
 
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